Une histoire d'amour                  de Simone

 

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         Une Histoire d’Amour

     Elle est arrivée, toute petite chose de quelques mois, hirsute, des yeux de geai au milieu d’une tête broussailleuse,  dans cette famille de Bassets Hounds où tous les chiens pesaient plus de trente kilos. Et des chiens, il y en avait ! Ils étaient une trentaine car c’était un élevage bien connu du milieu canin : le Clos de Rivensol du côté d’Alès. Que venait faire ce petit bout de rien du tout dans cette famille, me direz-vous ?

      La propriétaire des lieux voulait un chien qu’elle pourrait : prendre dans la maison, à qui faire des câlins et installer sur ses genoux, tout en étant un chien rustique, pas un petit chien de salon.

       La petite Orpaillette, ainsi s’appelait-elle, grandit à l’élevage, au fil des jours, en même temps qu’une certaine Oona du même âge, l’année des « O », il y a vingt ans.

        Elles de rencontraient, lorsque les bassets, en liberté de temps en temps dans le jardin, venaient fouiner du côté de la maison.  Orpaillette du Rallye de l’Ardèche, pas du tout intimidée car venant d’un élevage mixte Bassets et Teckels à poil dur, se mêlait à tous ; petite chose grise au milieu des placides et impressionnants bassets. Toujours est-il que quelques liens secrets se tissèrent au fil des jours. Tout ce petit monde jouait, courait, les bassets oreilles au vent, allaient, venaient, et au milieu de cette troupe joyeuse, on voyait sauter un petit elfe gris courant à perdre haleine, comme si elle prenait plaisir à montrer sa légèreté, sa vélocité, dans une course effrénée.

       Orpaillette montrait déjà un caractère affirmé, c’est courant chez les teckels, mais aussi une vraie gentillesse, pas râleuse pour un sou…et pourtant ne se laissant pas marcher sur les pattes !

       Orpaillette grandit, Oona aussi. Orpaillette devint une vraie chienne, plus un chiot, Oona aussi, et presqu’en même temps vint le moment du mariage. Orpaillette resta jeune fille tandis qu’Oona subit les assauts de l’étalon de l’élevage, champion international, un vrai mec roulant des mécaniques comme chez les humains !

        Des liens secrets me direz-vous, mais comment ?

       Une petite léchouille de temps en temps, des promenades côte à côte, épaule contre épaule, des regards tendres et une Orpaillette qui adapte le rythme de sa marche à celui d’Oona, dont le ventre commençait à grossir. Ainsi passèrent les jours.

        Le ventre d’Oona s’arrondissait de plus en plus et même anormalement, laissant supposer que les petits devaient être nombreux, six ou sept peut-être. La délivrance risquait d’être difficile.

        Le terme arriva et l’éleveuse, comprenant que les choses se compliquaient, amena sa chienne chez le vétérinaire pour pratiquer une césarienne. Il sortit douze bébés. Retour à la maison chienne et bébés. La maman, épuisée par cette grossesse et des complications mourut le lendemain.

        Orpaillette, toujours présente et observatrice ne quittait pas sa maitresse des yeux. Son regard allait des petits à sa maitresse, de sa maitresse aux petits, quêtant une approbation, un ordre, une autorisation, que sais-je encore ?

        Un dernier regard, puis déterminée elle s’allongea sur le côté, offrant son ventre à cette marmaille couinante. Au début rien ne sortit de ses mamelles. Mais petit à petit, comme si l’on avait amorcé une pompe, quelques gouttes de lait sortirent. Ainsi l’éleveuse, aidée d’Orpaillette, sauva onze chiots sur les douze en complétant avec des biberons.

        Orpaillette ne rechignait jamais, comprenant que la vie des chiots dépendait autant d’elle que de l’éleveuse. Non seulement elle nourrissait les chiots, mais faisait aussi du nursing, remplaçant sa grande amie Oona ; sachant certainement qu’entre elles existait  un accord tacite : « Si je meurs tu me suppléeras auprès de mes bébés, toi, le petit elfe bondissant. »

        Les petits ont grandi. Orpaillette a bien joué son rôle de mère de substitution,  élevant ces bassets comme ils l’auraient été avec leur vraie maman.

        Vint le temps du sevrage. Les petits, en parfaite santé, pesaient à peu près le même poids qu’Orpaillette, soit environ  huit kilos. Il fallait voir ces onze chiots tout ronds, tout doux, obtempérant aux coups de gueule de la petite chienne qui, bien sûr, ne pouvait pas les prendre dans sa gueule pour les porter. Elle veillait au grain comme l’aurait fait Oona, consciente de l’importance de sa tâche.

        Onze petits à gérer. Lilliput au pays des Géants.

        L’éleveuse m’a raconté cette histoire presqu’en direct à l’époque, car je connaissais tous les protagonistes et a même ajouté : « Depuis que j’élève des chiens, c’est l’expérience émotionnelle la plus extraordinaire que j’ai eue. Je n’oublierai jamais le regard à la fois de détresse et de détermination de ma petite chienne à la mort d’Oona ! »

        Et moi j’ajouterai qu’Orpaillette s’est sentie investie d’une mission qu’elle a accompli jusqu’ ‘au bout.

         D’aucuns me diront que je fais de l’anthropomorphisme mais j’assume, sachant qu’un petit amour de rien du tout, comme certains le formaliseraient entre ces deux chiennes est avant tout une grande preuve d’amour.

         Orpaillette a vécu longtemps, a eu des bébés à son tour, qui ont profité de son expérience de maman d’adoption d’une grande famille.

 Puis elle est partie rejoindre Oona au paradis des chiens où les retrouvailles ont certainement été joyeuses : l’une, fière du devoir accompli, l’autre heureuse d’avoir, au temps de leur jeunesse, choisi (peut-être inconsciemment) celle qui élèverait ses petits.

        Mais…ceci est une autre histoire.

 

 

 Simone