Un simple petit amour                          de Gill

 

 

 

 

Un simple petit amour

 

Jeudi 10 mars, cour d’assises de Montpellier.

«   Docteur Chelard, votre avis d’expert psychiatre a été requis dans cette affaire. Voulez-vous dire à la cour quelles ont été vos conclusions concernant la responsabilité du prévenu au moment des faits. »

Je dois répondre à cette question en sachant que mon avis va être décisif pour l’avenir de Philippe Ganier, le prévenu. Cette affaire est difficile, le prévenu attachant. J’ai dû faire preuve de rigueur et d’objectivité. J’ai dû faire la synthèse froide et professionnelle des trois consultations au cours desquelles j’ai entendu l’accusé. C’est ma première expertise et j’en ressens, au moment de prendre la parole,  toute la responsabilité.

 

Un mois auparavant, première consultation.

 Au cours de la première consultation, Philippe Ganier m’a parlé de son enfance, de son très grand chagrin lors de la perte accidentelle de sa mère, quand il avait 6 ans, et de sa vie avec son père, qui lui a donné toute l’affection possible. A part une extrême sensibilité due, sans doute, à ce décès prématuré, je n’ai décelé aucun facteur risquant d’entrainer une pathologie psychiatrique.  C’est alors qu’il m’a parlé de la rencontre de sa vie, à l’entrée au collège.

 

Trois semaines auparavant, deuxième consultation.

«    –    Bonjour monsieur Ganier, si vous le voulez bien, parlez- moi de cette rencontre.

    Voilà Docteur, j’avais 11 ans, j’étais en 6ème et comme j’étais peut-être un peu trop sérieux, je n’avais pas beaucoup de camarades. J’avais rencontré cette année-là Mathilde, mon âge, cheveux châtains, dynamique, enjouée, les yeux rieurs, qui me défendait toujours contre les moqueries, qui m’entraînait allègrement dans ses jeux, qui écoutait mes secrets, qui me rendait heureux. Moi, je le savais, Mathilde était la femme de ma future vie d’adulte. A ce moment-là, c’était juste un petit amour de rien du tout, une inclination ne demandant qu’à grandir et s’épanouir. Vous savez, Docteur, un amour d’enfant peut être aussi fort que celui d’un adulte. C’est faux de penser qu’il va vite l’oublier.

 

Nous sommes en février - tenez, c’est drôle,  il y a juste 15 ans aujourd’hui - nous sommes en cours de géographie quand des bruits de tirs se font entendre dans les couloirs du collège. Toutes les têtes se tournent vers la porte, tous les visages grimacent de peur, tous les corps se crispent, toutes les bouches se mettent à hurler. Le professeur crie « vite, sous les tables », je plonge sous la mienne, la porte s’ouvre, j’aperçois un bras dont le poignet est tatoué d’une flèche, puis enserrant ma tête de mes bras, j’entends les rafales de la mitraillette, interminables, le temps qui passe, interminable, puis des gémissements  dans le silence. Et le visage de Mathilde, en face de moi, est immobile, les yeux emplis de terreur, le cou déchiqueté par les balles, son corsage blanc rouge du sang qui coule de la blessure.

Tué, le petit amour, avant même de s’être épanoui.

 

De ce qui s’est passé après, je me souviens peu : l’intervention du GIGN, notre délivrance, les années de psychothérapie qui ont suivi, le rejet de cet évènement. J’ai enfoui pêle-mêle, l’attentat, les terroristes, Mathilde, la peur, ce petit amour fugace, avorté, puis j’ai vécu une vie « normale ». J’ai tout occulté jusqu’à ce jour d’hiver, il y a deux ans. »

 

Deux semaines auparavant, troisième consultation.

«    –     Bonjour Monsieur Ganier, racontez-moi ce qui s’est passé il y a deux ans.

    Ce jour-là, je suis dans le tramway, quand un voyageur s’assoit  en face de moi. Un homme d’une quarantaine d’années, qui ne retient pas particulièrement  mon attention, jusqu’à ce que mon regard s’arrête  sur son poignet, où je vois, tatouée, une flèche. Et là, je peux à peine décrire le flot de souvenirs qui se précipitent et se bousculent dans ma mémoire. J’ai un flash, un seul, qui me ramène des années en arrière, qui me fait revivre l’attentat, qui me fait retrouver Mathilde,  mon petit amour d’enfant. Cet amour  grandit, me submerge, jusqu’à prendre toute la place dans mon être. Je le croyais mort, ce terroriste ! Alors, ils ont menti, ils l’avaient juste arrêté et ils l’ont libéré ! Il m’arrive alors une chose étrange, invraisemblable,  je sens  Mathilde s’immiscer en moi, je l’entends me dire que je ne peux pas laisser vivre quelqu’un qui a tué mon amour naissant. En fait, je deviens « deux », elle est là pour penser, pour me guider, moi, pour obéir à ses désirs.

C’est alors que je décide de suivre  l’homme. Pendant plusieurs jours, je le traque jusqu’à tout savoir de ses déplacements, jusqu’à choisir le meilleur moment, le moment ou Mathilde envahit ma main et où elle lui sectionne la carotide, lui interdisant  ainsi, à tout jamais, d’empêcher les petits amours de devenir grands. Je vois son sang couler, comme il coulait sur le cou de Mathilde et je sens que Mathilde est sereine et moi je le suis aussi, pour quelques semaines.

Mais au fur et à mesure, Mathilde me harcèle de questions. Et si ce n’était pas le bon ? Et si le vrai pouvait toujours nuire ? Et s’il était toujours dehors ?

Je ne pense plus qu’à cela et je cherche, traque, débusque… et Mathilde tue, toujours de la même façon. Je sais ce qu’elle me fait faire mais je ne peux résister à sa voix impérieuse. Cinq hommes en tout, tatoués d’une flèche sur le dos du poignet. LE coupable est peut-être parmi eux ou peut-être sont-ils tous innocents ? Vous voyez, Docteur, cet amour de rien du tout, né il y a 15 ans, rejeté dans l’oubli pendant si longtemps, a tellement grandi en deux ans, qu’il nous a  transformés, Mathilde et moi, en tueurs en série. Je n’ai pu résister à Mathilde et j’en suis accablé. »

 

Jeudi 10 mars, cour d’Assises de Montpellier

«    –   Monsieur le Président  au cours des trois consultations où j’ai entendu Monsieur Ganier, je me suis rendu compte qu’il était tout à fait conscient de ce qu’il faisait au moment des faits. Seulement, ce n’est pas le prévenu qui doit être jugé, mais celle qui a armé son bras et à laquelle il a obéi, Mathilde. C’est elle qui a tué.

Monsieur Ganier, depuis deux ans, souffre d’un dédoublement de la personnalité et s’il vit en tant que Philippe Ganier, la plupart du temps, Mathilde lui impose sa personnalité à chaque meurtre. Cependant,  les choses ne sont pas si simples, car Philippe Ganier aide Mathilde par ses recherches, ses traques, il prend donc sa part de responsabilité dans les crimes, sans que ce soit lui qui passe à l’acte.

En conclusion, je ne pense pas qu’il soit pénalement responsable de ses actes et que sa place n’est pas dans un établissement pénitentiaire, mais plutôt dans une structure psychiatrique.

    Merci Docteur Chelard. » 

Les jurés ont suivi mon avis d’expert et Philippe Ganier est toujours interné dans un hôpital psychiatrique. Aucun traitement n’a été efficace. Le traumatisme subi lors de l’attentat a laissé trop de traces pour qu’il puisse un jour retrouver un équilibre suffisant pour mener une vie normale. Son état s’est plutôt aggravé et la plupart du temps, il dit : « mon petit amour de rien du tout est en moi, tout près de mon cœur, je suis heureux. »

 

Gill